L’éternel scandale de la République

Homards pris en otage
Homards pris en otage

 

  • A quelques jours d’intervalle, on a pu voir un mouvement historique des professeurs de lycée se mettre en grève lors du baccalauréat, c’est-à-dire lors de l’examen pour lequel ils travaillent toute l’année pour préparer leurs élèves. Dans le même temps, un ministre, allergique aux fruits de mer, s’en délectait avec quelques amis aux frais de la République. Pour ce dernier, les critiques quant à la confusion entre l’intérêt général et l’intérêt particulier sont à peu près unanimes — sauf chez les sympathisants macronisés, qui sont d’ailleurs moins cléments que ceux de Front National : les premiers trouvant à 88 % que des sanctions financières et disciplinaires doivent être prises contre les professeurs grévistes alors qu’ils ne sont que 56 % au RN. Intéressant quant à la nature du « progressisme » en marche forcée.

 

  • C’est peu de le dire, la haine contre les professeurs est forte et vivace. Chacun, parce qu’il a un jour été élève, s’imagine pouvoir dire quelque chose de pertinent sur l’école. Or dans cette majorité, combien savent exactement de quoi ils parlent ? Peu, voire personne. Les professeurs eux-mêmes ont déjà bien du mal à comprendre de quoi il en retourne avec tous ces sigles : IMP, DGESCO, BMP, CSE, HSE, etc. Platon l’avait bien compris : il n’y a pas de politique juste possible sans connaissance. Le règne de l’ignorance partagée empêche toute démocratie car au royaume du non-savoir, les démagogues sont rois. Que le peuple soit abrutit par des éditorialistes abrutis, que la masse soit méprisée par des journalistes méprisants et méprisables, que la multitude soit abêtie par des animateurs de talk-show bêtes comme leurs pieds est un problème démocratique fondamental. Car derrière ces tristes amuseurs publics, certains ramassent la mise et d’autres paient l’addition. Que le débat politique soit livré à celui qui gueule sa connerie le plus fort est une catastrophe politique.

 

  • Au chapitre VI du livre I du Contrat social, Rousseau appelle République la « personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres » et qui se dirige par ce qu’il appelle quelques lignes plus haut la « volonté générale ». On s’en souvient : la volonté générale n’est ni la volonté particulière ni la volonté majoritaire. Autrement dit, ce que veut le plus grand nombre n’est pas forcément ce qui est juste et légitime. La volonté majoritaire peut très bien être qu’une volonté particulière qui se trouve être partagée par le plus grand nombre mais cela ne fait pas d’elle une volonté générale. En effet, la volonté particulière même majoritaire n’est jamais que l’expression d’un intérêt particulier, aussi partagé soit-il. La volonté générale n’est pas nécessairement majoritaire, la question quantitative ne la concerne pas. Elle est d’ordre qualitatif : c’est ce que veut un citoyen lorsqu’il raisonne en citoyen et non plus en simple individu à partir de ses intérêts particuliers. La volonté générale n’exprime rien d’autre que l’intérêt général. Et c’est en cela que la République est scandaleuse.

 

  • Lorsqu’en janvier 1910, Jaurès se bat « Pour la laïque », c’est pour la République qu’il combat : « L’exercice de la souveraineté, l’exercice de la puissance politique dans les nations modernes n’est subordonné à aucune formule dogmatique de l’ordre religieux ou métaphysique. » En un mot, les intérêts particuliers des croyants n’ont rien à faire sur l’agora de la République qui se soucie de l’intérêt général. Ce combat pour la République, il nous paraissait jusqu’à aujourd’hui daté, terminé, un peu rassis même. D’autant plus que la République (du moins son signe) était mise à toutes les sauces au point de donner un républicanisme vide, creux, privé de toute substance. Or cette substance c’est l’intérêt général. Si Jaurès a dû se battre pour l’école républicaine, c’est que celle-ci vient toujours renverser les intérêts particuliers : intérêts individuels, familiaux, de classe, etc. Comme le dit Stéphane Audeguy dans Fils unique : « Les hommes libres n’appartiennent pas à leur famille ; ou s’ils en ont une, c’est qu’ils l’ont fondée ». Le scandale de l’école républicaine, c’est que les enfants n’appartiennent plus à leur famille mais à la République, c’est-à-dire à l’intérêt général. Malgré les critiques magistrales et souvent pertinentes de Bourdieu, l’école a pour vocation de casser la transmission des intérêts particuliers familiaux pour amener les élèves à l’intérêt général. Si educere c’est conduire hors de, éduquer signifie donc faire sortir de l’évidence et de l’immédiateté de l’intérêt particulier. En ce sens la République ne peut être qu’un scandale permanent : celui de la supériorité de l’intérêt général sur l’intérêt particulier.

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Réponse à M. le président de la République, Emmanuel Macron

« Quand on est enseignant dans la République française », on sait faire la différence entre le droit de grève constitutionnel et les prises d’otages pour lesquelles certains ont donné leur vie ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne parle pas de « règles du jeu » mais d’État de droit ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on est capable de percevoir l’enfumage lorsque l’on transforme les questions politiques en considération psychologiques vaseuses ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on défend une forme d’exigence qui n’est pas compatible avec l’injonction à rendre les disciplines « sexy » ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne saurait se satisfaire des tripatouillages organisés par le ministre ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne peut pas laisser le débat politique aux mains de quelques éditorialistes imbéciles et obscènes ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on défend la République contre une petite clique qui confond l’intérêt général avec l’intérêt particulier ;

Et enfin  : « Quand on est enseignant dans la République française », on se demande ce que cette expression bancale peut bien vouloir dire.

L’oblomovisation des professeurs de philosophie

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  • Dans son ouvrage Désirer, désobéir, Georges Didi-Huberman fait œuvre, comme aurait pu le dire Michel Serres, de sanglier : il creuse un même sillon, prend et reprend, pour toujours l’approfondir, une idée. Une idée très simple finalement : pour se révolter, autrement dit pour agir (politiquement), il faut désirer. L’aboulique, celui qui ne veut plus rien n’a plus aucune raison d’agir, pire à ne rien vouloir on finit par vouloir le rien : accepter une spécialité vide, un grand oral bidon, des copies relevant de la rédaction de collège, les impératifs de la malveillante bienveillance, les formations débilitantes, etc. L’apathie du corps professoral vient d’abord de son absence de passion (pathos) : nous ne sommes plus affectés (pathos encore) par grand-chose. L’affaissement des professeurs est d’abord une question de désir.

 

  • Le problème est d’autant plus fâcheux quand il concerne des professeurs de philosophie car si Platon écrit dans le Banquet qu’Éros est philosophe, on oublie trop souvent que la philosophie elle-même est érotique. Il ne s’agit pas de transformer la salle de classe en club libertin, ni de se livrer à des partouzes métaphysiques ou encore de faire un steap-tease ontologique. Le philosophe est celui qui est empli de désir (eros) pour le savoir : sans ce manque originaire, il n’y a pas philosophie. Du bavardage, du blabla, des opinions qui ne valent pas plus qu’elles-mêmes, des certitudes confiantes et satisfaites d’elles-mêmes mais pas de philosophie, c’est-à-dire une pensée incertaine essayant de se clarifier. Il est impossible de faire de la philosophie sans cette fêlure du désir : il faut éprouver de l’insatisfaction, une forme de manque pour se mettre à questionner. Le désir philosophique est un désir exigeant car il ne se satisfait pas du premier venu, de ce qui se donne immédiatement. C’est à la fois un désir brûlant mais patient : patient car il en respecte l’ardeur. Le philosophe ne cède pas sur son désir car c’est ce qu’il a de plus cher : il est donc hors de question de le brader pour plaire car sa survie en dépend. Ne plus désirer, c’est vivre comme une pierre dit Calliclès.

 

  • Nous souffrons d’une forme d’oblomovisation des professeurs de philosophie : sans désir, nous restons immobiles. Or comme le dit André Breton dans Arcane 17 : « la liberté ne peut subsister qu’à l’état dynamique ». La liberté ne nous est pas donnée, nous ne sommes pas libres mais le devenons par le mouvement de notre désir. A force de céder sur notre désir, nous en perdons notre liberté et courbons l’échine devant les faits (les réformes, la nullité des copies, etc.). Les spécialistes sont divisés sur l’étymologie du nom Oblomov. Il pourrait venir de oblom qui signifie cassure ou brisure : Oblomov est celui en qui quelque chose cloche, est cassé. Oblomov est le paradigme de l’individu apathique, c’est-à-dire dont le désir est cassé. Mais son nom pourrait aussi venir de oblomok qui désigne le morceau, le fragment. Autrement dit, à ne plus désirer, Oblomov n’est plus qu’un fragment d’homme. Paradoxalement, être un individu complet demande à ce que nous désirions c’est-à-dire que nous endossions notre incomplétude originaire. Nous avons à montrer à nos élèves que l’on peut penser son insatisfaction et qu’il n’y a de pensée qu’insatisfaite : « L’homme s’est émancipé, il s’est séparé de l’animalité et s’est constitué comme homme ; il a commencé son histoire et son développement proprement humain par un acte de désobéissance et de science, c’est-à-dire par la révolte et par la pensée. » (Bakounine, Théorie générale de la révolution)

 

  • « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! » : il ne s’agit pas simplement de l’enseigner, mais aussi de le vivre.

Logique de la catastrophe

 

 

  • L’état de la planète est inquiétant, le niveau des mers monte, la banquise fond, il fait plus de 31° au pôle en mai, le réchauffement s’emballe, la sixième extinction de masse est en cours, etc. Les faits sont inquiétants, c’est certain. Plus inquiétant encore peut-être, l’inquiétude fait vendre : les librairies regorgent d’ouvrages d’une nouvelle science : la collapsologie. Le mot a été formé à partir du verbe to collapse qui veut dire s’effondrer. Outre son aspect mercantile (qu’il ne faut pas négliger : les catastrophes sont toujours aguicheuses), la collapsologie s’inscrit dans le discours catastrophiste de l’écologie : la catastrophe arrive, elle est même déjà là. En insistant sur l’état lamentable de la planète, on espère provoquer une hypothétique « prise de conscience » chez chacun, comme si tout n’était pas déjà sous nos yeux. Il s’agit là de reprendre les codes mêmes du sensationnalisme (presse, cinéma, etc.) : la dramatisation devrait permettre de captiver le public et de lui faire enfin entendre raison. Mais force est de constater que le discours de la catastrophe est parfaitement inefficace : la peur ne conduit jamais à agir, bien au contraire elle pétrifie, elle paralyse.

 

  • R. Riesel et J. Semprun ont bien compris, dans Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, que le discours apocalyptique servait d’autres intérêts que ceux des individus. Rappelons le : ce qui est en jeu ce n’est pas la survie de la planète mais celle de l’homme qui l’habite. L’économie mondialisée qui tourne à la croissance a besoin de s’assurer de nouveaux débouchés pour vendre toujours plus : la disparition de l’homme est un produit comme un autre. Cette économie qui a elle-même créé les conditions du problème propose désormais les solutions car la gestion de la catastrophe est un marché juteux.

 

  • Politiquement, le discours sur l’irréversibilité de la crise écologique impose que notre seul avenir soit celui de sa gestion c’est-à-dire que les hommes soient dépossédés du problème au profit des seuls experts en mesure de décider de ce qui est bon l’humanité tout entière : autrement dit, le catastrophisme écologique ouvre la voie à un gouvernement des experts et à une disparition de décisions prises démocratiquement. Le discours catastrophiste est une aubaine à la fois pour les marchands du temple qui sont prêts à tout renier pour vendre toujours plus et les technocrates qui rêvent de se débarrasser d’un peuple qui vote mal, qui remue, qui se manifeste et ne se laisse pas toujours faire.

 

  • La notion d’anthropocène laisse entendre que ce serait l’homme en général qui serait à l’origine des transformations environnementales. Or c’est d’abord l’homme occidental ou plutôt l’homme capitaliste qui a produit la catastrophe : un certain type d’homme, déterminé. On sait que si tous les hommes vivaient comme ceux des pays riches, c’est-à-dire comme nous-mêmes, il faudrait plusieurs planètes. La critique facile est d’accuser le système économique : la capitalisme étant la source de nos maux, il suffirait de s’en débarrasser. Or réduire le problème à une question de « système », d’organisation économique c’est oublier que cela ne marche pas tout seul : le système ne flotte pas dans l’air, il a besoin d’hommes qui acceptent de le faire fonctionner. Finalement, on pourrait dire que cette catastrophe, c’est nous qui l’avons voulue. La question économique manque la racine du problème : la question de l’homme. Ainsi, la suppression du capitalisme sera inefficace tant que l’homme restera le même car ce que le capitalisme a produit c’est aussi un certain type humain. Le capitalisme n’a pas seulement transformé la nature, il a aussi façonné nos imaginaires et nos désirs (il faut être productif, que nos activités soient rentables, que tout ce que nous faisons soit utile, etc.).

 

  • Il faudra être radical, mais au sens de Marx : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même. » (Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel)

Brice Couturier et Eric Drouet ou le Thiers exclu

 

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  • Brice Couturier, auteur d’une chronique quotidienne de 5 min chrono, se présente actuellement sur internet non comme simple groupie d’Emmanuel Macron mais surtout comme tenant d’une pensée minoritaire, subtile, occultée par les médias eux-mêmes trop occupés à faire de l’audience en passant en boucle les dernières images des manifestations des Gilets Jaunes. En clair, ce mouvement ne serait rien d’autre qu’un soulèvement, une révolte, une tentative de putsch, une insurrection (il faudrait tout de même préciser) d’extrême droite, voire fasciste (il faudrait ici encore préciser). La composante de gauche étant ramenée à sa part elle aussi « extrémiste » : les extrêmes se touchant, tout cela ne serait donc qu’un ramassis fasciste. CQFD. La preuve ? Les « leaders », deux olibrius relayés par les médias de masse, soutiennent des thèses complotistes, extravagantes, etc. Ceux-ci flirtant avec l’extrême droite, ils seraient la vérité du mouvement dans son ensemble. Le choix est ainsi sans alternative : ou bien Macron (la démocratie) ou bien Drouet (le fascisme). Pas d’autre choix possible : Brice Couturier pose le problème et impose la solution1.

 

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  • Brice Couturier s’illusionne sur sa clairvoyance qui ferait contraste avec la cécité générale : sa position n’a rien de novateur. Bien au contraire, sa parole est un discours usé, fatigué, délavé. Sa pensée est similaire à l’interprétation versaillaise de la Commune qui expliquait le mouvement par ses « meneurs » (aujourd’hui, ce sont des « leaders »). Le terme « meneur » n’est qu’un « mot vague et menaçant » par lequel « l’absence de pensée réactionnaire explique ce qui la gêne, des grèves aux révolutions. »2 L’explication par les meneurs n’est qu’un flatus vocis, un bruit, un son : cette explication ne dit rien sur ce qu’elle explique mais elle dit beaucoup sur celui qui explique. Le meneur est comme l’arbre qui cache la forêt : qu’est donc ce meneur s’il n’a personne derrière ? S’il y a un meneur, c’est qu’il existe des supposés suiveurs et que ces suiveurs ont de bonnes raisons de se mobiliser : le meneur n’est donc pas tant celui qui mobilise, ce n’est que le grand nombre qui permet à celui qui se présente comme meneur de se légitimer. Le meneur n’est rien sans le nombre, le nombre est toujours lui-même sans le meneur. Réduire un mouvement de contestation à ses supposés meneurs, c’est vouloir ne pas comprendre les raisons de cette contestation. Ce qui dérange Brice Couturier, c’est que son petit monde, tel qu’il le perçoit du fond de la vallée de Chevreuse et du haut du XVIe arrondissement de Paris, n’est plus accepté comme allant de soi : il est questionné et même attaqué par des gens qui n’en veulent plus. Rejeter la faute sur les meneurs, cela permet de disqualifier une contestation sans même avoir à la penser car elle est pour lui impensable : quand vous n’éprouvez pas dans votre corps ou dans votre esprit le désastre de ce qui nous tient lieu de monde, vous ne pouvez pas saisir la légitimité de la révolte. La politique est aussi affaire d’affects.

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  • Brice Couturier s’imagine aussi en héraut du vrai face aux mensonges et autres fake-news. Son idée géniale est que le mouvement des Gilets Jaunes est attisé depuis Moscou. Là encore, l’originalité laisse place au poncif vieilli : « Les bourgeois conservateurs et les provinciaux donnèrent à la Commune une explication toute simple. Elle était l’œuvre d’un complot fomenté par les sociétés secrètes jacobines et surtout par l’Internationale »3 Rien de neuf là encore : la dénonciation de l’ingérence étrangère est le moyen de ne pas avoir à penser ce qu’il se passe. Peut-être que les Russes s’amusent sur Twitter et Facebook mais cela n’explique rien. Au mieux, ils ne font qu’exploiter une colère déjà présente, ils ne la créent pas de toute pièce. Ce ne sont pas quelques « bots » russes qui mettent des gens dans la rue. En jouant les agents secrets de salon, Brice Couturier ne pense rien des raisons politiques et sociales qui poussent des gens à manifester chaque samedi au risque de se faire estropier sans autre raison que d’être là.

 

1 La réfutation logique de ce discours est accessible à n’importe quel esprit rationnellement constitué : on ne peut inférer aucune généralité à partir de quelques cas particuliers.

2  H. Lefebvre, La Proclamation de la Commune, La Fabrique, p. 47

3  A. Dansette, Les Origines de la Commune de 1871, p. 13

Pourquoi j’enseigne la philosophie

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  • Au lendemain d’une journée de grève s’opposant à la perspective d’une n+1-ième suppression de postes dans l’Éducation et réclamant davantage de professeurs, il n’est inutile de se demander : des professeurs, mais pour quoi faire ? pour enseigner quoi ? Pourquoi enseigner ? Comme le dit Adorno, « le plus individuel est en même temps le plus général »1. C’est pourquoi je vais partir d’un cas : le mien.

 

  • J’ai récemment eu quelques nouvelles d’anciennes élèves de filière Littéraire, la même qui se voit enfin démembrée pour de bon. L’une d’elle s’étonnait de « l’accueil des « deuxième année » qui cherchaient à nous intégrer à tout prix ! » A l’heure où le vide et la destruction de soi sont promus et organisés par les écoles du supérieur elles-mêmes (j’ai ainsi pu assister au déferlement de plusieurs cars affrétés par icelles dans ma ville, déversant de futurs ingénieurs : à 21h tout le monde était particulièrement aviné, à 22h mon vélo échappa de justesse au vomi), à l’heure donc où le festif est encore et toujours une valeur en soi, une norme qu’il ne s’agirait pas de questionner, j’ai la naïveté de croire que mon enseignement n’a pas été inutile. Cette élève aurait-elle perçu l’étrangeté de sa situation, si nous n’avions passé du temps en classe à examiner, entre autres, les tics de notre temps ? Je ne le crois pas. Si j’enseigne la philosophie, ce n’est pas pour la cuistrerie de dégoiser sur Platon, sur Hegel, ni même sur l’État ou la loi — même si cela fait toujours son effet que de poser un gros livre sur son bureau ou de pouvoir improviser sur une référence par sa seule mémoire —, mais pour former des consciences, pour former des individus capables de comprendre un minimum ce qu’ils vivent et en mesure de juger le tombereau d’injonctions qui nous ont faites (il faut être heureux, il faut « profiter », ne pas se prendre la tête, il faut jouir, n’est-ce pas ?). Ces normes sont d’autant plus suspectes, qu’elles sont cool, fun, etc. J’entends par former des consciences, apprendre le sens de la négativité. Nous ne vivons pas (plus ?) l’ère du vide, mais du trop plein, du bouffi : trop d’informations, trop de sollicitations parasites, trop d’images, trop de trop. Notre monde n’est pas vide, il est rempli, plein comme un œuf, il est comparable à l’en-soi de Sartre : notre monde, comme l’en-soi sartrien, est plein de lui-même ; il ne laisse place à rien d’autre que lui-même. D’où l’absence d’issue visible, et même de toute idée d’une extériorité possible : nous nous vivons comme piégés non par manque d’imagination mais par trop plein de réel. Je vois donc mon travail de formation des consciences comme un travail de perforation, de dégonflage de ce monde tout boursouflé de lui-même. Chez Sartre toujours, cette conscience prend le nom de pour-soi. Il ne se définit par aucun contenu, par rien de substantiel : la conscience n’est rien à part un manque originaire qui a pour potentialité de dissoudre la trop belle trame continue du pour-soi. La conscience, appelons la critique s’il faut la baptiser, est cette force corrosive, de négation du donné qui permet de nous donner un peu d’air :elle nous permet de nous donner un peu d’espace dans notre trop plein contemporain.

 

  • Une autre élève m’a expliqué son intérêt pour ses études et particulièrement pour l’anthropologie. Citons : « Regarder comment les autres vivent est, je trouve, un bon moyen de remettre en question nos propres institutions, éducations, habitudes… cela remet en cause tout ce que l’on peut trouver « normal ». J’ai réalisé un peu plus que nous sommes tellement habitués à côtoyer ce qui nous entoure, que nous ne nous posons même plus la question de son bon fondement ou de son origine. » Tout est dans le « un peu plus ». Que nous dit cette élève ? Qu’elle avait déjà réalisé (c’est ainsi que le vocabulaire de l’époque nomme la prise de conscience) que nous vivons dans un monde que nous prenons comme allant de soi, qui est pour nous objectif, normal. A nouveau, ma naïveté (ou ma prétention, la différence n’est pas toujours bien claire) me laisse à penser que cette première prise de conscience s’est produite grâce au cours de philosophie. Elle mentionnait Lévi-Strauss dans son mail. Si ce dernier s’est moqué à juste titre de la philosophie de concours dans les débuts de Tristes Tropiques, il n’a pas oublié sa formation philosophique. Apparemment, mon élève non plus. Elle a retenu et compris qu’il faut se méfier du bien connu qui ne l’est que finalement assez mal. Que ce qui va de soi est toujours suspect, que le soupçon doit être d’autant plus aigu que la chose paraît insoupçonnable.

 

  • Mais qui enseigne encore cela ? Et qui pourra encore l’enseigner quand nous serons transformés en professeurs de culture générale, matière sans enjeu autre qu’elle-même. Qui pourra encore l’enseigner quand on aura procédé à la réfection du programme de tronc commun et ses chemins tout tracés, bien balisés pour ne surtout pas se perdre,car il est semble-t-il nécessaire que les élèves sachent enfin ce qu’ils doivent apprendre et les professeurs ce qu’ils doivent enseigner. La chose est pourtant assez claire pour moi. Pour mes élèves aussi, apparemment.

 

1 Minima Moralia, § 23

Jean Birnbaum, le Monde & la philosophie

  • Jean Birnbaum, responsable du Monde des livres, animait et live-tweetait ce week-end le « Forum Philo Le Monde – Le Mans 2018 ». Rien que du beau monde au Monde pour discuter philo : André COMTE-SPONVILLE, Jacques DARRIULAT, Elsa DORLIN, Roger-Pol DROIT, Raphaël ENTHOVEN, Cynthia FLEURY, Alexandre LACROIX, Catherine MALABOU et Francis WOLFF. Je passe les seconds couteaux. L’objet de la rencontre mondaine ? « Tous philosophes ? » Il va de soi que la ponctuation était de trop, personne n’était là pour soutenir que la philosophie ne puisse être partagée par tous, démocratiquement. C’eut été un « élitisme » déplacé, un aristocratisme qui aurait fait mauvais genre dans une si noble assemblée.

  • Alexandre LACROIX a pu faire, sous couvert de conférence, de la publicité pour son journal. D’une oreille peu attentive, j’ai pu entendre quelques considérations sur une gravure de Dürer (?) sur laquelle figure un âne devant un professeur. Tout cela montrait l’exclusion que pratiquait a priori l’enseignement de philosophie. Grâce un détour, par Parménide (privilège et vérité des origines) le même nous rappelait que le philosophe ne parle jamais en son nom propre mais toujours au nom d’une Vérité, d’un Logos, d’une Idée, d’une Déesse, etc. La philosophie est pour lui liée aux mystères d’Éleusis, cultes à mystères, réservés aux initiés : tout comme la philo donc qui rejette les pauvres d’esprit. Je rappellerai à Alexandre LACROIX que, présentement, je parle en mon nom, sous aucun couvert et sans aucune bénédiction, contrairement à lui, auréolé de son démocratisme marchand pour salle de conférence. Idem devant mes élèves, sans chauffage, assis sur des chaises tape-cul. Ensuite, c’est bien dommage pour sa démonstration mais l’âne a justement une fonction dans les cultes à mystères : c’est lui qui les porte. Cette figure exclue de la révélation mystique en est donc au contraire au centre, c’est elle qui permet d’accéder aux dieux. Qui d’autre à part le professeur de philosophie de lycée se retrouve avec face à lui un public tout à fait divers et qu’il doit éveiller à la pensée ? Personne, et surtout pas Alexandre LACROIX. Le seul qui parle au peuple, ce n’est pas lui et son journal, ce sont mes collègues et moi. Et les grigris philosophiques qu’il agite ont peut-être une pertinence dans son milieu mais devant des élèves, il n’y a ni Logos, ni Déesse.

  • Yala Kisukidi, autre intervenante, « Maîtresse de Conférences, Agrégée et Docteure en philosophie à l’Université de Paris 8 »1, qui semble, elle, tenir aux galons de l’institution (notre Déesse à nous aujourd’hui), a pu dire : « oui, la philosophie serait en effet occidentale, elle ne serait qu’un objet anthropologique, une modalité de la palabre en Occident »2. Autre façon de dire, lettrée, feutrée, cultivée, universitaire, que la philosophie n’est rien d’autre que de la parlote. Pur discours sophistique qui n’a pas attendu Yala Kisukidi. Déjà Platon dans le Protagoras mettait dans la bouche du sophiste cette critique consistant à dire que la philosophie est un pur jeu verbal, un amusement que l’on peut pratiquer mais seulement dans sa jeunesse. Mais une fois adulte, il faut passer à d’autres choses, à des choses sérieuses. J’ignore ce que Yala Kisukidi peut dire précisément dans ses cours, mais ce que je sais, c’est que dans les miens, il n’est pas question de bavarder. J’ai la possibilité devant des élèves d’instruire des problèmes et de soulever des questions dont ils n’ont jamais soupçonné l’existence. Au sens propre et au sens du langage présent, ils hallucinent.

  • Valérie Gérard, qui se présente comme « Philosophie politique » a, d’après Jean Birnbaum, dit la chose suivante : « D’où la thèse de Woolf : le patriarcat, c’est la domination des professeurs, dit-elle, évoquant ces femmes qui repassent les chemises pendant les conférences des maris »3. Je pose une question. Pas deux, une. Faut-il comprendre que la disparition du patriarcat doive mener à reléguer les professeurs derrière les journalistes et autres figures médiatiques ? Ou qui d’autre ? Le marché peut être ? Je suis d’accord avec Michéa quand il dit que l’école est la seule chose que l’on peut opposer au règne de la marchandise dans la mesure où c’est encore le seul endroit dans lequel règne le désintéressement économique. Je fournis ma fiche de paie pour ceux qui en doutent.

  • Toutes ces interventions ont un point commun : elles se font passer pour politique, tout en oubliant le contexte politique réel. Quel est-il ? Celui de la réforme de l’enseignement de philosophie au lycée. Toutes ces interventions, mesurément provocatrices, se font entre bonnes gens pendant que la destruction de l’enseignement de la philosophie est lui bien en marche. Qu’est-ce que cela veut dire que la domination des professeurs est l’équivalent du patriarcat, alors même que les professeurs de philosophie vont devoir faire apprendre des fichettes idiotes de culture générale à leurs élèves ? Qu’est-ce que cela veut dire pour une « philosophe politique » intervenant dans un colloque « Tous philosophes ? » que de ne pas évoquer la question politique actuelle de la réforme du programme de philosophie ? Qu’est-ce que cela veut dire que la philosophie n’est qu’une jacasserie occidentale quand l’État entend encadrer ce que le professeur doit dire en classe ? Ce colloque « Tous philosophes ? » a réussi le tour de force de ne pas évoquer la situation réelle de la philosophie et de son enseignement au lycée, seul endroit où tous les individus sont confrontés réellement à la philosophie. Ce colloque démocratique bon teint a, si l’on fait finement les comptes, réussi à justifier au nom de son démocratisme abstrait (car qui de ces gens se trouve face au tout-venant de la société française ?) la réforme de enseignement de la philosophie.