Philosophie d’État et état de la philosophie – I

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Il faut partir, comme dans toute bonne ou moins bonne dissertation, d’un paradoxe : alors même que l’enseignement de la philosophie est actuellement en train d’être bouleversé, cela ne suscite guère voire aucune discussion chez ceux-là même qui l’enseignent (pour combien de temps encore ?) : les professeurs. Et je parle bien de discussion, non pas de débat, ni de confrontation : ce qui est en train de se passer n’est même pas un sujet de conversation de salle des profs ou de cantine, hauts lieux de bavardage insignifiant. C’est dire. Le professeur de philosophie est un agent de l’État qui enseigne dans des établissements d’État, une discipline reconnue et définie par l’État, devant des élèves qui doivent se soumettre à une obligation d’État de scolarisation. La liberté pédagogique d’organiser son cours à sa guise est elle-même un cadeau de l’État. La soumission d’une large partie du corps professoral doit nous interroger sur l’état de la philosophie aujourd’hui car la relation qu’entretiennent les professeurs à la philosophie d’État est un signe de l’état de la philosophie. Penser la philosophie d’État et l’apathie qui l’accompagne équivaut à penser l’état de la philosophie.

Le programme de l’enseignement de spécialité rompt avec la tradition de l’enseignement de la discipline : exit les notions au profit de thèmes d’étude balisés. Un programme notionnel était le gage d’une liberté intellectuelle dans la mesure où chacun pouvait les aborder à partir d’un angle problématique qui n’était pas prescrit. Le professeur avait la possibilité de risquer une pensée à partir des enjeux philosophiques qui sont pour lui pertinents, ainsi qu’à partir de textes avec les lesquels il pense. C’est ce principe que bouleverse la réforme : « la lecture des textes est au centre du projet, avec de nombreuses propositions bibliographiques. »1 Qui pourrait bien ici être dupe ? Au vu des thèmes retenus, on ose espérer que le professeur a bien quelques références en tête. Sera-t-il nécessaire de lui rappeler le corpus sophistique et l’œuvre de Platon pour travailler sur le pouvoir de la parole dans l’Antiquité ? Faudra-t-il lui rappeler l’exercice médiéval de la disputatio ? Devra-t-on vraiment lui signaler les textes de Rousseau, Kant, Fichte, Schelling, Schopenhauer, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Freud, Sartre, etc. pour traiter la « Connaissance de soi des Lumières à 1945 » ? Une telle « proposition » doit nous inquiéter de toute façon sur l’état de la philosophie car, ou bien, cela nous renseigne sur l’état catastrophique de la culture philosophique des professeurs ou bien, et c’est pire, il ne s’agit évidemment pas de « propositions ». Un agent de l’État sait bien ce que si proposition rime avec prescription, ce n’est pas pour rien. Il faut s’attendre à ce que ces listes de textes prennent valeur normative car hypostasiées dans le cadre d’un programme. Propositions-prescriptions que pourrait faire valoir le corps d’inspection à la fois comme norme de la pensée d’un enseignement d’État pour uniformiser (l’autre nom de l’universalisation) un enseignement qui demeure pour l’instant bigarré — du moins en droit, car l’omniprésence d’Épictète et d’Épicure à l’oral du bac est le symptôme de ce qu’il reste de la pensée enseignante. Le risque de telles prescriptions est de voir se développer une ortho-doxie, une norme de cours dont le respect serait surveillé par l’inspection. Toutefois, le véritable risque est beaucoup plus massif car insidieux. Ce ne sont pas tant les inspecteurs transformés en simulacres d’inquisiteurs qui sont à craindre que la déférence des professeurs vis-à-vis de telles prescriptions jouissant du pouvoir symbolique du texte officiel. La menace est d’abord celle du symbolique : ces propositions deviendront une liste légitime qui exclura de facto d’autres textes (la liste ne saurait être indéfinie) dont l’absence signera leur illégitimité par l’État. Que pourra-t-on répondre aux élèves et aux parents qui s’interrogeront sur le fait que le cours néglige ce que propose le ministère ? Que ce sont de meilleurs textes, évidemment. Mais quelle est la force d’un jugement de valeur individuel face à la canonisation opérée par l’État ? Le ministère et ses experts ne sont-ils pas meilleurs juges pour savoir ce qui mérite d’être enseigné ?

Le choix des thèmes est tout aussi symptomatique de l’état de la philosophie. L’objet du premier semestre de Première (« La parole de l’Antiquité à l’époque médiévale ; les pouvoirs de la parole », « Art de la parole », « Autorité de la parole, pouvoir, parole performative, politique », « Séduction de la parole ») prescrit clairement un enseignement étudiant les relations de la rhétorique et de la démocratie. Chacun a lu Platon. Autrement dit, un tel cours devra dire quelques mots sur la nature de la démocratie directe et donc ses différences avec la nôtre, rappeler que si tout le monde peut participer c’est parce qu’il n’existe pas d’expert ès politique, etc. Tout cela en venant nécessairement à la critique de la démocratie antique car l’exercice du pouvoir par le peuple est tout simplement un mythe car elle est en réalité travaillée de l’intérieur par tout un ensemble de réseaux et dominée en réalité par les démagogues qui mènent le parc humain au doigt et à la parole. En soi, un tel discours est tout bonnement subversif car il met au jour une partie des stratégies contemporaines de pouvoir. Mais ce n’est qu’une subversion d’État, c’est-à-dire rien du tout, ou pas grand-chose, la différence étant mince. Si l’État a intérêt à dévoiler ses propres secrets, c’est que ces secrets n’en sont plus. Il n’y a rien à craindre d’un tel cours, il tout bonnement inoffensif. Inoffensif car quel élève n’est pas déjà persuadé que les politiques sont pourris, corrompus, intéressés par leurs seuls intérêts, etc. ? C’est ce dont nous abreuvent matin, midi et soir les diverses émissions de décryptage dans lesquelles on y discute stratégie politique, coup de com’. Là où la chose est fatale, c’est qu’il ne s’agit pas de conforter dans un cadre vaguement conceptuel une doxa des plus conformistes, il s’agit de tout autre chose. Ce sera désormais l’État lui-même qui légitimera le fait que la politique n’est qu’esbroufe, jeux de pouvoir et de langage. La critique du pouvoir comme philosophie d’État : « chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela écrit […]. La révolte donc ne déplaît pas. »2 Socrate était gênant — donc, philosophe — car il était comme un taon qui ne cesse de vous tourner autour et qui vous pique de temps à autre. Quand le taon est encadré par l’État lui-même, il ne peut être qu’inoffensif.

L’épreuve passée dans la phase terminale du baccalauréat sera « un essai le moins formalisé possible, qui travaille surtout le sens. L’objectif est de favoriser le réinvestissement de ce qui a été vu en cours, en privilégiant le sens plutôt que de se focaliser sur la forme. » Cela ne signifie rien d’autre que la mise à mort de la pensée. Ce brave Platon faisait dire à Socrate que la pensée est un mouvement réflexif : c’est le dialogue de l’âme avec elle-même. Pure forme, pur processus vide de contenu mais sans lequel il n’y a pas de pensée : la réflexivité est la condition de possibilité du sens. Platon faisait ajouter à Socrate : sans cette forme réflexive, pas de pensée mais seulement des opinions. Arrêter le mouvement abstrait de la pensée, c’est s’en tenir à l’opinion. Voilà donc le secret de cette réforme : en terminer avec l’examen critique (« se focaliser sur la forme »), pour « favoriser le réinvestissement de ce qui a été vu en cours », autrement dit réciter sa leçon et faire des clins d’œil pseudo-lettrés au correcteur car, derrière la critique de la forme (sous-entendu, de la dissertation), c’est l’exercice même de la pensée qui est attaqué. Puisque la majorité des élèves est devenue incapable de produire un tel exercice de conscience, de procéder à une analyse critique de l’opinion, on leur demandera donc d’agrémenter leur opinion en régurgitant de vagues connaissances. Par sa forme, la dissertation obligeait à penser, c’est-à-dire à dépasser sa propre opinion ; par son caractère informe, l’essai enfermera les élèves dans l’expression de leur opinion (c’est-à-dire, ne soyons pas naïfs, l’opinion de tous). Triomphe d’un relativisme qui sert de paravent à la paresse de l’esprit : puisque tout est opinion, j’ai droit à mon opinion qui vaut toutes les autres. La forme de la dissertation se souvenait de l’idéal poussiéreux de l’art du XVIIe siècle pour lequel la liberté résidait justement dans le jeu avec la contrainte. Dans la dissertation, ce jeu avec la contrainte était le moyen d’introduire du jeu dans l’opinion et ainsi de montrer qu’elle était bancale. Supprimer la dissertation, ce n’est pas se débarrasser d’un fétiche vermoulu, c’est se débarrasser d’un exercice scolaire de pensée, c’est se débarrasser de la possibilité de l’examen critique, c’est-à-dire de la philosophie.

2 M. Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie

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