Philosophie d’État et état de la philosophie – II : La Trahison des clercs

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La destruction en cours et encore à venir de l’enseignement de la philosophie est l’œuvre de ses propres agents : les professeurs. Présidente du Conseil Supérieur des Programmes, Souâd Ayada a été présidente du jury du CAPES de philosophie. Le programme de la spécialité « Humanités, littérature et philosophie » a été présenté par deux philosophes universitaires : Pierre Guenancia et Denis Kambouchner, ancien président de l’agrégation de philosophie. Première trahison.

Seule une association de professeurs de philosophie, la SO.P.PHI a assisté à la réunion du 5 octobre 2018 lors de laquelle le programme de Première a été présenté, l’APPEP et l’ACIREPH l’ayant boycottée. L’APPEP justifie sa position1 en critiquant la politique du fait accompli : il n’y a à discuter que lorsqu’il n’y a plus rien à discuter. L’argument est recevable. Résultat des courses : il ne reste que les convaincus comme interlocuteur. L’abstention vaut ici in fine adhésion. Plus d’une semaine après cette rencontre, les deux associations ne sont toujours pas sorties de leur mort clinique : aucun texte, rien. Deuxième trahison.

Troisième trahison, celle de la SO.P.PHI. Cette association qui ne représente qu’elle-même adoube un enseignement de spécialité qui réussit le tour de force de ne pas être une spécialisation en philosophie : « Il s’agit d’un programme « d’humanités » et non de philosophie puisqu’il est composé d’objets de réflexion permettant un enseignement qui soit à la fois littéraire et philosophique. »2 Déterminer un programme d’humanités est tout bonnement une absurdité : les humanités ne sont rien d’autre qu’un ensemble de disciplines qui permettent d’approcher la complexité de l’homme. D’une certaine façon, le programme est déjà donné : l’homme. Tautologie. Or, ce qui n’est pas reconnu ici, c’est la différence spécifique de chaque discipline : la littérature et la philosophie ne se distinguent pas seulement suivant des questions de méthode mais aussi par des objets qui ne se recoupent que partiellement. Hugo s’est peu intéressé à l’épistémologie. Le terme Humanités est donc l’opérateur magique, symbolique qui permet de fondre des disciples différentes. Les Humanités sont l’addition de tous ces savoirs mais ne constituent pas un savoir lui-même. Dire l’inverse serait prétendre que leur objet, l’homme, est simple. L’homme ne peut être qu’au mieux le point focal que permettent d’atteindre les investigations des différentes disciplines qui l’envisagent mais à partir de prismes et d’angles différents. Je doute fort que les Humanistes de la Renaissance aient songé un matin à s’interroger gravement sur l’élaboration d’un programme « d’Humanités ». Les Humanités n’existent que par les disciplines qui les composent et leur préexistent : il n’y a pas d’abord les Humanités et puis la philosophie et la littérature (notons au passage, que le latin et le grec n’ont pas survécu à l’épreuve de la longue durée).

Le petit secret de toute cette tambouille est dévoilé bien rapidement : « il fallait impérativement que soit entérinée une différence qualitative entre l’enseignement de la philosophie proprement dit, et l’enseignement de la spécialité « Humanités, littérature et philosophie ». […] En revanche, la spécialité « Humanités, littérature et philosophie » participera de la culture générale. ». L’exercice du commentateur est facilité par la naïveté même de l’auteur. Aristote disait : « La qualité se dit, en un premier sens, de la différence de la substance »3. Ainsi, en instaurant une « différence qualitative » entre l’enseignement de Première et celui de Terminale, il n’est rien dit d’autre que le professeur de philosophie fera autre chose que de la philosophie en Première, il ne fera donc pas de philosophie. On mesurera le cynisme ou la simplicité d’esprit confondante lorsqu’il s’agit de défendre un enseignement intitulé « Humanités, littérature et philosophie », dans lequel il ne sera même pas question de philosophie mais de quelque chose présenté comme étant substantiellement différent. De la philosophie, ne reste que le signifiant : amulette magique qui permet de se protéger de toute critique à propos de sa liquidation. Qui pourrait prétendre qu’il n’y a plus philo alors même que c’est mentionné dans l’intitulé ? La scolastique de la SO.P.PHI résout le mystère de la transsubstantiation de la philosophie : il s’agira désormais de « culture générale ». Humanités, philosophie, littérature, culture générale, l’idée commence à devenir confuse sauf si l’on comprend qu’en réalité Humanités n’a d’autre sens que culture générale. Il s’agira donc de se spécialiser dans le général : bienvenue aux nouveaux experts de l’universel. Le signe Humanités a l’avantage de prestige, le sigle est plus noble comparé à celui de culture générale, synonyme de petites fichettes stabilotées.

Fin de la critique de la doxa, place au topos : « La présence de professeurs de philosophie, en première, au sein de cet enseignement des humanités ne consistera pas à commencer à enseigner la philosophie (ne serait-ce que sous la forme d’une « initiation » ou moins encore d’une « introduction »), mais à favoriser chez les élèves la prise de conscience de l’unité profonde des questions que l’homme s’adresse à lui-même et au monde, de manière à la fois singulière et universelle, et ainsi à mieux saisir en quoi leurs expressions artistiques et littéraires participent en chacune et en chacun à la culture de sa propre humanité (comprenant ainsi le sens même de la dénomination de ces expressions comme étant celle, précisément, des humanités). » Pour peu que la chose ne soit pas entendue : la spécialisation n’est pas une spécialisation en philosophie, car de philosophie, il n’en est plus question. Autant on peut voir à peu près ce qu’est développer l’esprit critique, autant j’ignore ce qu’est enseigner une « prise de conscience ». La phrase est tout à fait incompréhensible car ce qu’il s’agit d’enseigner est tout aussi vaporeux : en posant qu’il existe une « unité profonde des questions », on ne fait rien d’autre que dire que tout est dans tout, ce qui sera compris par les élèves que tout cela c’est bien du pareil au même : Platon, Protagoras, Freud, même combat. Pourquoi alors proposer un programme qui prétend découper des unités historiques si tout cela n’est, qu’après tout, une seule et même chose ? Je propose officiellement programme suivant : l’homme à travers les âges, puisque chacun le sait bien, de tout temps l’homme s’est interrogé. Enseignement sans objet dont le programme est, paradoxalement, la pure et simple négation de l’historicité et des métamorphoses de la conscience humaine. Il n’y a aucune unité (ni profonde ni superficielle) dans les questions humaines, les hommes ne se posent pas abstraitement des questions, celles-ci sont déterminées par des conditions historiques bien précises qui font qu’il n’y a pas de commensurabilité entre elles. L’homme ne peut se penser qu’en se formulant à lui-même des questions qui le construisent comme objet de son interrogation.

Quatrième trahison (à venir). Il n’y pas lieu de penser que le programme du tronc commun ne sera pas toiletté à l’occasion de la réforme. Pour le moment, les notions laissent leur étude indéterminée, ne prescrivent aucun problème a priori, ce qui permet donc de les penser librement. Cette indétermination est la condition sine qua non de la liberté de pensée du professeur. Dans ses propositions de réforme, le SNES écrit : « La nécessité d’un couplage, sinon entre les notions, du moins entre les notions et les champs, nous semble la condition d’un ajustement nécessaire entre les attendus du programme à ceux de l’examen. »4 Pire du côté de l’ACIREPH qui propose elle non pas une mais quatre solutions pour « mieux délimiter les programmes ».5 La raison ? Il faut que « les professeurs sachent ce qu’ils doivent enseigner », l’ACIREPH reprenant les propos de Souâd Ayada : « pour l’enseignant : la demande doit être claire et explicite, de façon à ce qu’il sache ce que l’Institution attend de lui ». On ne remerciera jamais assez ceux qui facilitent le travail de ceux qui cherchent à comprendre ce qui se passe. Passons sur le fait que les professeurs de l’ACIREPH ne savent manifestement pas quoi enseigner dans leurs cours. La refonte du programme, quelle que soit sa forme, n’aura pas d’autre fonction que de normer le discours tenu dans les classes de philosophie, car le cours devra se faire non pas en fonction d’un problème, d’une aporie, d’une intuition, mais de ce que l’État attend de ses agents. L’Institution, comme il est dit, n’a intérêt à la philosophie que lorsque celle-ci ne l’interroge pas. Un de nos maîtres, ce cher Socrate, ne s’est jamais demandé ce que l’Institution attendait de lui. Et même à son procès, devant la Justice, il n’a jamais rien dit d’autre que ce qu’il souhaitait, à aucun moment il ne s’est posé la question de ce qu’on pouvait bien attendre de lui, l’idée même aurait été saugrenue. S’il avait dû le faire, il se serait condamné à ne plus penser, à ne plus philosopher. Voilà ce que l’État attend et que des professeurs de philosophie promeuvent.

« On ne fait que gaver ces élèves des ordures de l’État, rien d’autre, tout comme on gave les oies de maïs, et on gave les têtes des ordures de l’État »

T. Bernhard, Maîtres anciens

3 Métaphysique, Δ, 14, trad. Tricot

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