Pourquoi j’enseigne la philosophie

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  • Au lendemain d’une journée de grève s’opposant à la perspective d’une n+1-ième suppression de postes dans l’Éducation et réclamant davantage de professeurs, il n’est inutile de se demander : des professeurs, mais pour quoi faire ? pour enseigner quoi ? Pourquoi enseigner ? Comme le dit Adorno, « le plus individuel est en même temps le plus général »1. C’est pourquoi je vais partir d’un cas : le mien.

 

  • J’ai récemment eu quelques nouvelles d’anciennes élèves de filière Littéraire, la même qui se voit enfin démembrée pour de bon. L’une d’elle s’étonnait de « l’accueil des « deuxième année » qui cherchaient à nous intégrer à tout prix ! » A l’heure où le vide et la destruction de soi sont promus et organisés par les écoles du supérieur elles-mêmes (j’ai ainsi pu assister au déferlement de plusieurs cars affrétés par icelles dans ma ville, déversant de futurs ingénieurs : à 21h tout le monde était particulièrement aviné, à 22h mon vélo échappa de justesse au vomi), à l’heure donc où le festif est encore et toujours une valeur en soi, une norme qu’il ne s’agirait pas de questionner, j’ai la naïveté de croire que mon enseignement n’a pas été inutile. Cette élève aurait-elle perçu l’étrangeté de sa situation, si nous n’avions passé du temps en classe à examiner, entre autres, les tics de notre temps ? Je ne le crois pas. Si j’enseigne la philosophie, ce n’est pas pour la cuistrerie de dégoiser sur Platon, sur Hegel, ni même sur l’État ou la loi — même si cela fait toujours son effet que de poser un gros livre sur son bureau ou de pouvoir improviser sur une référence par sa seule mémoire —, mais pour former des consciences, pour former des individus capables de comprendre un minimum ce qu’ils vivent et en mesure de juger le tombereau d’injonctions qui nous ont faites (il faut être heureux, il faut « profiter », ne pas se prendre la tête, il faut jouir, n’est-ce pas ?). Ces normes sont d’autant plus suspectes, qu’elles sont cool, fun, etc. J’entends par former des consciences, apprendre le sens de la négativité. Nous ne vivons pas (plus ?) l’ère du vide, mais du trop plein, du bouffi : trop d’informations, trop de sollicitations parasites, trop d’images, trop de trop. Notre monde n’est pas vide, il est rempli, plein comme un œuf, il est comparable à l’en-soi de Sartre : notre monde, comme l’en-soi sartrien, est plein de lui-même ; il ne laisse place à rien d’autre que lui-même. D’où l’absence d’issue visible, et même de toute idée d’une extériorité possible : nous nous vivons comme piégés non par manque d’imagination mais par trop plein de réel. Je vois donc mon travail de formation des consciences comme un travail de perforation, de dégonflage de ce monde tout boursouflé de lui-même. Chez Sartre toujours, cette conscience prend le nom de pour-soi. Il ne se définit par aucun contenu, par rien de substantiel : la conscience n’est rien à part un manque originaire qui a pour potentialité de dissoudre la trop belle trame continue du pour-soi. La conscience, appelons la critique s’il faut la baptiser, est cette force corrosive, de négation du donné qui permet de nous donner un peu d’air :elle nous permet de nous donner un peu d’espace dans notre trop plein contemporain.

 

  • Une autre élève m’a expliqué son intérêt pour ses études et particulièrement pour l’anthropologie. Citons : « Regarder comment les autres vivent est, je trouve, un bon moyen de remettre en question nos propres institutions, éducations, habitudes… cela remet en cause tout ce que l’on peut trouver « normal ». J’ai réalisé un peu plus que nous sommes tellement habitués à côtoyer ce qui nous entoure, que nous ne nous posons même plus la question de son bon fondement ou de son origine. » Tout est dans le « un peu plus ». Que nous dit cette élève ? Qu’elle avait déjà réalisé (c’est ainsi que le vocabulaire de l’époque nomme la prise de conscience) que nous vivons dans un monde que nous prenons comme allant de soi, qui est pour nous objectif, normal. A nouveau, ma naïveté (ou ma prétention, la différence n’est pas toujours bien claire) me laisse à penser que cette première prise de conscience s’est produite grâce au cours de philosophie. Elle mentionnait Lévi-Strauss dans son mail. Si ce dernier s’est moqué à juste titre de la philosophie de concours dans les débuts de Tristes Tropiques, il n’a pas oublié sa formation philosophique. Apparemment, mon élève non plus. Elle a retenu et compris qu’il faut se méfier du bien connu qui ne l’est que finalement assez mal. Que ce qui va de soi est toujours suspect, que le soupçon doit être d’autant plus aigu que la chose paraît insoupçonnable.

 

  • Mais qui enseigne encore cela ? Et qui pourra encore l’enseigner quand nous serons transformés en professeurs de culture générale, matière sans enjeu autre qu’elle-même. Qui pourra encore l’enseigner quand on aura procédé à la réfection du programme de tronc commun et ses chemins tout tracés, bien balisés pour ne surtout pas se perdre,car il est semble-t-il nécessaire que les élèves sachent enfin ce qu’ils doivent apprendre et les professeurs ce qu’ils doivent enseigner. La chose est pourtant assez claire pour moi. Pour mes élèves aussi, apparemment.

 

1 Minima Moralia, § 23

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