L’oblomovisation des professeurs de philosophie

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  • Dans son ouvrage Désirer, désobéir, Georges Didi-Huberman fait œuvre, comme aurait pu le dire Michel Serres, de sanglier : il creuse un même sillon, prend et reprend, pour toujours l’approfondir, une idée. Une idée très simple finalement : pour se révolter, autrement dit pour agir (politiquement), il faut désirer. L’aboulique, celui qui ne veut plus rien n’a plus aucune raison d’agir, pire à ne rien vouloir on finit par vouloir le rien : accepter une spécialité vide, un grand oral bidon, des copies relevant de la rédaction de collège, les impératifs de la malveillante bienveillance, les formations débilitantes, etc. L’apathie du corps professoral vient d’abord de son absence de passion (pathos) : nous ne sommes plus affectés (pathos encore) par grand-chose. L’affaissement des professeurs est d’abord une question de désir.

 

  • Le problème est d’autant plus fâcheux quand il concerne des professeurs de philosophie car si Platon écrit dans le Banquet qu’Éros est philosophe, on oublie trop souvent que la philosophie elle-même est érotique. Il ne s’agit pas de transformer la salle de classe en club libertin, ni de se livrer à des partouzes métaphysiques ou encore de faire un steap-tease ontologique. Le philosophe est celui qui est empli de désir (eros) pour le savoir : sans ce manque originaire, il n’y a pas philosophie. Du bavardage, du blabla, des opinions qui ne valent pas plus qu’elles-mêmes, des certitudes confiantes et satisfaites d’elles-mêmes mais pas de philosophie, c’est-à-dire une pensée incertaine essayant de se clarifier. Il est impossible de faire de la philosophie sans cette fêlure du désir : il faut éprouver de l’insatisfaction, une forme de manque pour se mettre à questionner. Le désir philosophique est un désir exigeant car il ne se satisfait pas du premier venu, de ce qui se donne immédiatement. C’est à la fois un désir brûlant mais patient : patient car il en respecte l’ardeur. Le philosophe ne cède pas sur son désir car c’est ce qu’il a de plus cher : il est donc hors de question de le brader pour plaire car sa survie en dépend. Ne plus désirer, c’est vivre comme une pierre dit Calliclès.

 

  • Nous souffrons d’une forme d’oblomovisation des professeurs de philosophie : sans désir, nous restons immobiles. Or comme le dit André Breton dans Arcane 17 : « la liberté ne peut subsister qu’à l’état dynamique ». La liberté ne nous est pas donnée, nous ne sommes pas libres mais le devenons par le mouvement de notre désir. A force de céder sur notre désir, nous en perdons notre liberté et courbons l’échine devant les faits (les réformes, la nullité des copies, etc.). Les spécialistes sont divisés sur l’étymologie du nom Oblomov. Il pourrait venir de oblom qui signifie cassure ou brisure : Oblomov est celui en qui quelque chose cloche, est cassé. Oblomov est le paradigme de l’individu apathique, c’est-à-dire dont le désir est cassé. Mais son nom pourrait aussi venir de oblomok qui désigne le morceau, le fragment. Autrement dit, à ne plus désirer, Oblomov n’est plus qu’un fragment d’homme. Paradoxalement, être un individu complet demande à ce que nous désirions c’est-à-dire que nous endossions notre incomplétude originaire. Nous avons à montrer à nos élèves que l’on peut penser son insatisfaction et qu’il n’y a de pensée qu’insatisfaite : « L’homme s’est émancipé, il s’est séparé de l’animalité et s’est constitué comme homme ; il a commencé son histoire et son développement proprement humain par un acte de désobéissance et de science, c’est-à-dire par la révolte et par la pensée. » (Bakounine, Théorie générale de la révolution)

 

  • « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! » : il ne s’agit pas simplement de l’enseigner, mais aussi de le vivre.