L’éternel scandale de la République

Homards pris en otage
Homards pris en otage

 

  • A quelques jours d’intervalle, on a pu voir un mouvement historique des professeurs de lycée se mettre en grève lors du baccalauréat, c’est-à-dire lors de l’examen pour lequel ils travaillent toute l’année pour préparer leurs élèves. Dans le même temps, un ministre, allergique aux fruits de mer, s’en délectait avec quelques amis aux frais de la République. Pour ce dernier, les critiques quant à la confusion entre l’intérêt général et l’intérêt particulier sont à peu près unanimes — sauf chez les sympathisants macronisés, qui sont d’ailleurs moins cléments que ceux de Front National : les premiers trouvant à 88 % que des sanctions financières et disciplinaires doivent être prises contre les professeurs grévistes alors qu’ils ne sont que 56 % au RN. Intéressant quant à la nature du « progressisme » en marche forcée.

 

  • C’est peu de le dire, la haine contre les professeurs est forte et vivace. Chacun, parce qu’il a un jour été élève, s’imagine pouvoir dire quelque chose de pertinent sur l’école. Or dans cette majorité, combien savent exactement de quoi ils parlent ? Peu, voire personne. Les professeurs eux-mêmes ont déjà bien du mal à comprendre de quoi il en retourne avec tous ces sigles : IMP, DGESCO, BMP, CSE, HSE, etc. Platon l’avait bien compris : il n’y a pas de politique juste possible sans connaissance. Le règne de l’ignorance partagée empêche toute démocratie car au royaume du non-savoir, les démagogues sont rois. Que le peuple soit abrutit par des éditorialistes abrutis, que la masse soit méprisée par des journalistes méprisants et méprisables, que la multitude soit abêtie par des animateurs de talk-show bêtes comme leurs pieds est un problème démocratique fondamental. Car derrière ces tristes amuseurs publics, certains ramassent la mise et d’autres paient l’addition. Que le débat politique soit livré à celui qui gueule sa connerie le plus fort est une catastrophe politique.

 

  • Au chapitre VI du livre I du Contrat social, Rousseau appelle République la « personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres » et qui se dirige par ce qu’il appelle quelques lignes plus haut la « volonté générale ». On s’en souvient : la volonté générale n’est ni la volonté particulière ni la volonté majoritaire. Autrement dit, ce que veut le plus grand nombre n’est pas forcément ce qui est juste et légitime. La volonté majoritaire peut très bien être qu’une volonté particulière qui se trouve être partagée par le plus grand nombre mais cela ne fait pas d’elle une volonté générale. En effet, la volonté particulière même majoritaire n’est jamais que l’expression d’un intérêt particulier, aussi partagé soit-il. La volonté générale n’est pas nécessairement majoritaire, la question quantitative ne la concerne pas. Elle est d’ordre qualitatif : c’est ce que veut un citoyen lorsqu’il raisonne en citoyen et non plus en simple individu à partir de ses intérêts particuliers. La volonté générale n’exprime rien d’autre que l’intérêt général. Et c’est en cela que la République est scandaleuse.

 

  • Lorsqu’en janvier 1910, Jaurès se bat « Pour la laïque », c’est pour la République qu’il combat : « L’exercice de la souveraineté, l’exercice de la puissance politique dans les nations modernes n’est subordonné à aucune formule dogmatique de l’ordre religieux ou métaphysique. » En un mot, les intérêts particuliers des croyants n’ont rien à faire sur l’agora de la République qui se soucie de l’intérêt général. Ce combat pour la République, il nous paraissait jusqu’à aujourd’hui daté, terminé, un peu rassis même. D’autant plus que la République (du moins son signe) était mise à toutes les sauces au point de donner un républicanisme vide, creux, privé de toute substance. Or cette substance c’est l’intérêt général. Si Jaurès a dû se battre pour l’école républicaine, c’est que celle-ci vient toujours renverser les intérêts particuliers : intérêts individuels, familiaux, de classe, etc. Comme le dit Stéphane Audeguy dans Fils unique : « Les hommes libres n’appartiennent pas à leur famille ; ou s’ils en ont une, c’est qu’ils l’ont fondée ». Le scandale de l’école républicaine, c’est que les enfants n’appartiennent plus à leur famille mais à la République, c’est-à-dire à l’intérêt général. Malgré les critiques magistrales et souvent pertinentes de Bourdieu, l’école a pour vocation de casser la transmission des intérêts particuliers familiaux pour amener les élèves à l’intérêt général. Si educere c’est conduire hors de, éduquer signifie donc faire sortir de l’évidence et de l’immédiateté de l’intérêt particulier. En ce sens la République ne peut être qu’un scandale permanent : celui de la supériorité de l’intérêt général sur l’intérêt particulier.

Publicités

Réponse à M. le président de la République, Emmanuel Macron

« Quand on est enseignant dans la République française », on sait faire la différence entre le droit de grève constitutionnel et les prises d’otages pour lesquelles certains ont donné leur vie ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne parle pas de « règles du jeu » mais d’État de droit ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on est capable de percevoir l’enfumage lorsque l’on transforme les questions politiques en considération psychologiques vaseuses ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on défend une forme d’exigence qui n’est pas compatible avec l’injonction à rendre les disciplines « sexy » ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne saurait se satisfaire des tripatouillages organisés par le ministre ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on ne peut pas laisser le débat politique aux mains de quelques éditorialistes imbéciles et obscènes ;

« Quand on est enseignant dans la République française », on défend la République contre une petite clique qui confond l’intérêt général avec l’intérêt particulier ;

Et enfin  : « Quand on est enseignant dans la République française », on se demande ce que cette expression bancale peut bien vouloir dire.